lundi, 27 juin 2005

Les Etats-Unis sont-ils un Empire?

Dans le monde actuel, caractérisé par de nombreuses inventions aussi bien en terme technique que dans le cadre des modèles d’organisation politique, le concept d’empire a-t-il encore une pertinence ? Les Etats-Unis, leader indéniable du monde à plusieurs égards, telle que fut Rome, peuvent-ils être qualifiés d’empire ?


L’Histoire est jalonnée de récits, faits et méfaits d’un certain nombre de « grands corps politiques » [1] plus connus sous le nom d’empires. Ces derniers avaient des dimensions, une puissance et une influence variables et ont, à un moment donné, exercé leur Imperium [2] et leur Dominium [3] sur des millions d’êtres humains. Citons à titre d’exemple les empires Romain, Ottoman, celui des Habsbourgs et les empires coloniaux britannique et français. Les plus célèbres empires revêtaient un certain nombre de caractéristiques. Ils s’étendaient notamment sur des millions de kilomètres, résultat de conquêtes de territoires menées par le biais de longues campagnes militaires, aidés en cela par des armées composées de millions de soldats ; une logique dominant-dominé caractérisait les relations entre un centre (Rome, Athènes, etc.) et une périphérie (territoires conquis et administrés), grands empereurs (la lignée de empereurs romains tels que César, Napoléon, les empereurs Habsbourg, etc.). Le concept d’empire serait quelque peut difficile à expliciter aujourd’hui, alors que le monde a changé dans ses traits majeurs. Toutefois, dans son livre sur Les grands Empires, Philippe Richardot détermine trois principales catégories de signes devant permettre de déterminer un empire : les signes historiques, géographiques et politiques.


Le concept d’empire


Tandis que les signes historiques recouvrent la réalité d’un centre fédérateur, la présence de conquêtes et l’agrégation d’anciens Etats souverains, les signes géographiques prennent en compte l’existence d’un pluriethnisme ou ethnicentrisme fédéral, d’une masse démographique et d’une masse géographique. Dans les signes politiques, Richardot évoque un régime autoritaire où règne une inégalité civique, une périphérie menacée et une influence internationale [4]. Il est certain que même si cette catégorisation prend grandement en compte les réalités géographiques et politiques telles qu’elles se présentaient dans le contexte historique des anciens empires, quelques rapprochements pourraient être faits notamment en ce qui concerne les signes géographiques et l’influence internationale évoquée dans les signes politiques. Toujours est-il que le concept d’empire revêt une réalité matérielle et immatérielle.


Alors que la réalité matérielle se manifeste par des attributs tels que la dimension du territoire, la population et l’armée (nombre d’hommes qui la composent), la réalité immatérielle prend l’aspect d’une influence du système politique, de la culture, du mode de vie, de pensée, etc. Dans le monde actuel, la réalité de l’empire affiche plus une dimension symbolique et immatérielle, l’aspect matérielle pouvant être relativisée. La détermination d’un empire prend également en compte les prétentions qui sont celle de l’entité candidate au statut ou à la classification dans cette catégorie. Se voit-elle un destin mondial, un dessein à apporter à un monde prétendument déboussolé, aux prises avec la barbarie, le mal, la sauvagerie et l’obscurantisme, la paix et la liberté ?


Dans l’histoire du monde et des relations internationales, les Etats-Unis ont été abordés dans de nombreuses études, analyses et essais sous le prisme d’une puissance impériale. Dans certaines œuvres, le président américain était même assimilé à un empereur. La dislocation de l’URSS, seule entité étatique à laquelle était traditionnellement comparés et confrontés les Etats-Unis a, semble-t-il, consacré « l’hyperpuissance » (pour employer l’expression du Hubert Vedrine, ancien ministre français des Affaires étrangères), l’omniprésence et souvent la prédominance des positions ainsi que des intérêts de ce « larron », rescapé sur la scène internationale des superpuissances [5]. La stature des Etats-Unis sur les scènes internationales - politique, diplomatique, militaire, économique, financière et culturelle - n’est pas seulement le fait de la disparition de son « sparing partner », mais bel et bien le résultat du renforcement de son influence et de sa position dans le monde.


Depuis lors, les Etats-Unis sont incontestablement, faute de partenaire capable de leur donner la réplique, en position presque hégémonique. Cette hégémonisme est d’ailleurs nourri par le sentiment qu’ils sont investis d’une mission particulière pour le monde entier.


Le « messianisme américain »


Les Etats-Unis se sentent-ils investis d’un dessein particulier ? Plusieurs éléments le laissent penser. Cette certitude et ce sentiment sont traditionnellement évoqués sous l’expression « messianisme américain ». Cette posture trouve son fondement dans l’histoire de la fondation des Etats-Unis d’Amérique. Créés par des hommes et femmes ayant quitté le Vieux Continent gouverné par un Ordre considéré comme oppresseur, injuste, bafouant les libertés - notamment celle de culte -, et ayant expérimentés une guerre de libération et d’indépendance, les Etats-Unis d’aujourd’hui, dans la même lancée - et peut-être même plus - que ceux d’hier, se pensent d’autant plus investis du dessein de faire profiter le monde des résultats tirés de leur naissance dans la douleur, la souffrance et le sang, ce qu’on a appelé « the manifest destiny » [6].
Tout au long de l’histoire, les Etats-Unis se sont mis et ont le plus souvent été en posture de libérateurs. Pendant la première Guerre Mondiale, leur entrée en guerre au côté des Alliés en 1917 a marqué un tournant décisif dans la victoire contre l’Allemagne. Pendant la deuxième Guerre Mondiale, bien qu’ils apportaient déjà un soutien militaire aux Forces alliées (principalement à la Grande Bretagne), l’attaque de Pearl Harbor par le Japon a constitué le tournant du conflit, précipitant leur entrée en guerre en tant que combattants. Quelques années plus tard, pendant la Guerre Froide, les Etats-Unis se sont placés en leader du « monde libre » en guerre contre l’ « Empire du Mal ». Plus près de nous, en 2001, l’opération militaire contre le régime des Talibans en Afghanistan ne portait-elle pas le nom de « Liberté Immuable » ? Et l’attaque contre l’Irak en mars 2003 ne se visait-elle pas libérer ce pays des mains de son méchant et sadique dictateur moustachu ? Dans tous ses cas, le héraut de la liberté mondiale, « l’Empire bienveillant » [7] n’a pas hésité à chevaucher la monture de la Liberté pour aller au devant du « Malin ».


Le discours messianique constitue l’un des fondements de la politique étrangère des Etats-Unis et de son comportement sur la scène internationale. Pour donner du poids et de la pertinence à ce discours, il était nécessaire que l’autre, l’ennemi, l’adversaire, soit moralement disqualifié et discrédité. Quand il ne faisait pas partie de l’ « Empire du Mal », il appartient à l’ « Axe du Mal ». Et si l’autre est toujours le « Truand », qui est le « Bon », qui est le « Messie », celui qui apporte la « Bonne Nouvelle » ? Et qui est la « Brute » ? Le « Truand » est-il la « Brute » ou alors le « Bon » s’autorise-t-il à être « brute » parce que son combat est justifié ? L’alibi sur la guerre juste n’est pas loin.


Dans la même lignée, le discours du président George W. Bush lors de l’inauguration de son deuxième mandat le 20 janvier 2005 constitue la réaffirmation de la mission dont sont investis les Etats-Unis pour le Salut du monde. Il y a critiqué les pays qui, de par le monde, opprimaient leurs populations et les privaient de leurs libertés tout en s’engageant à venir à leur secours pour les libérer du joug de leurs bourreaux. Les Etats-Unis étant investis de la mission de « poursuivre une stratégie avancée de liberté » [8]. Amen ! Nous qui commencions à désespérer du retour du Christ sur terre pour sauver la veuve et l’orphelin... Dans le même ordre d’idée, il faut se souvenir du projet de « Grand Moyen-Orient » élaboré par l’administration Bush fin 2003 qui, à la manière des empires d’antan redessinant la carte du monde, présentait un nouveau visage du Moyen-Orient [9] et ne préconisait rien de moins que « la démocratisation de la région et l’ouverture économique à travers la lutte contre l’analphabétisme, la promotion de la femme et le soutien à l’initiative économique privée » [10].


Depuis l’arrivée au pouvoir du président Georges W. Bush en 2001, la posture unilatéraliste des Etats-Unis renforce le caractère impérial de ce pays sur le monde. Les Etats-Unis ont montré des velléités à s’affranchir de l’architecture multilatérale qui semblait, jusqu’alors, être la norme en matière de gestion des affaires mondiales. Le triomphe d’un courant et d’une vision qualifiés de « néo-conservateurs » au sein de l’administration Bush n’est pas pour arranger les choses.


A suivre...

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NOTES

[1] Philippe Richardot, Les grands empires. Histoire et géopolitique, Paris, Ellipses, 2003, p. 5.

[2] Imperium signifie commandement en latin. À l’époque de l’Empire romain, le Sénat romain a le rôle de décerner cette fonction au premier qui devient par extension l’empereur. Ce terme est ici employé dans le sens d’imposer sa souveraineté.

[3] Dominium signifie propriété en latin, notion de droit romain qui désigne des biens ou individus appartenant au seigneur. Par extension, ce terme désigne une volonté de domination d’un Etat ou corps politique. Ainsi en 1075, le pape Grégoir VII émet le Dictatus Papae, un texte dans lequel on trouve 27 propositions précisant le pouvoir absolu et universel du Christ, donc du pape qui est son vicaire. L’enjeu est le Dominium Mundi, la domination du monde. Le terme Dominium est ici employé dans le sens d’une forte influence. Dans le domaine culturelle par exemple.

[4] Philippe Richardot, Les grands empires. Histoire et géopolitique, Paris, Ellipses, 2003, p. 8.

[5] Même si pour Emmanuel Todd, « la chute brutale du communisme a [...] engendré l’illusion d’une montée en puissance absolue des États-Unis. Après l’effondrement soviétique puis russe, l’Amérique a cru pouvoir étendre son hégémonie à l’ensemble de la planète », in Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard.

[6] Lire l’analyse qu’en a faite Gérard Chailand.

[7] Du terme anglais « Benevolent empire ». L’expression est de Robert Kagan. C’est également le titre d’un article qu’il a publié dans le numéro 111 (été 1998) de la revue Foreign Policy.

[8] Discours sur l’état de l’Union du président Bush en 2005.

[9] Le projet de Grand Moyen-Orient remodèle la carte du Moyen-Orient à l’image des intérêts et de l’agenda diplomatico-stratégique des Etats-Unis. Dans leur vision, le Moyen-Orient comprendrait l’Algérie, l’Arabie Saoudite, Barhein, les Emirats Arabes Unis, l’Egypte, la Jordanie, Oman, le Maroc, le Qatar, la Tunisie et le Yémen. Le « Grand Moyen-Orient » reprend le Moyen-Orient, inclut l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, le Pakistan et la Turquie.

[10] La Documentation Française, Le « Grand Moyen-Orient » : de la discorde au compromis.

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